Lorsque j’ai lu l’article de La Presse au sujet de la possibilité d’amputer le chèque d’aide financière de dernier recours aux demandeurs d’asile, un frisson m’a traversée. Pas un petit. Un frisson de professionnelle qui, depuis plus de dix ans à Espace Carrière[1], accompagne des Québécois issus de l’immigration et voit, chaque semaine, ce que vivent réellement ceux qu’on appelle « demandeurs d’asile ».
Et si je réagis autant, c’est aussi parce que je connais l’impact concret que peut avoir un soutien minimal, bien ciblé, au bon moment. Je pense notamment à deux de nos collègues, aujourd’hui des piliers d’Espace Carrière. Deux femmes professionnelles, compétentes, appréciées de tous. Deux femmes que vous avez côtoyées, qui vous ont probablement impressionnés par leur rigueur, leur humanité et leur détermination. Et pourtant, elles aussi sont arrivées ici en tant que demandeuses d’asile.
Elles sont arrivées avec un bagage de vie lourd, complexe, difficilement imaginable pour ceux qui sont nés ici. Oui, elles ont bénéficié de l’aide de dernier recours. Oui, elles ont eu droit à ce soutien de base qui leur a permis de garder la tête hors de l’eau. Mais aussitôt qu’elles ont pu intégrer le marché du travail, elles l’ont fait. Sans attendre. Sans s’accrocher au système. En acceptant des emplois bien en dessous de leurs compétences. Parce qu’après ce qu’elles avaient vécu, reprendre une vie professionnelle n’était pas un obstacle : c’était un pas vers une nouvelle existence. Une étape importante… mais une étape ayant nécessité un accompagnement en employabilité mais elles n’y avaient pas accès. Heureusement que se sont trouvées sur leur passage Espace carrière qui a pu les desservir par le biais d’un projet spécial. Ce n’est malheureusement pas le cas pour tous.
C’est là que la situation devient absurde : aujourd’hui, même gonflées de motivation, elles n’auraient pas pu être accompagnées par un service public d’emploi. Parce que, rappelons-le, les demandeurs d’asile ne sont pas admissibles à nos services.
Pas de CV.
Pas de préparation à l’entrevue.
Pas de conseils sur les employeurs du coin.
Pas de soutien dans leurs démarches.
Pourtant, chaque semaine, des dizaines de demandeurs d’asile cognent à notre porte. Ils veulent travailler. Ils veulent s’intégrer. Ils veulent comprendre comment fonctionne le marché québécois. Et nous devons leur dire non. Pas parce qu’on ne veut pas. Parce qu’on n’a pas le droit.
Alors comment peuvent-ils avancer sans les outils nécessaires? Comment peuvent-ils comprendre les codes, les attentes, les démarches, s’ils n’ont accès à aucun accompagnement? On s’attend à ce qu’ils deviennent autonomes, tout en retirant les soutiens qui permettent justement de le devenir.
Quand j’ai lu l’article, ma première réaction a été : il faut être loin du terrain pour arriver à de telles conclusions. Et en même temps… je comprends la volonté de mieux gérer les flux migratoires. Je comprends le besoin d’équilibre. Je comprends qu’on se questionne sur le système.
Mais couper l’aide de dernier recours aux personnes les plus vulnérables du système n’est pas une solution. Ces personnes n’ont déjà pas accès à plusieurs services gouvernementaux, tels que les allocations familiales. Oui, elles ont droit à l’aide dernier recours, mais soyons honnêtes : avec l’aide de dernier recours, on survit. On ne vit pas.
Il existe des stratégies beaucoup plus efficaces. Par exemple, réduire les délais avant l’audience. Cela permettrait de distinguer plus rapidement les demandes d’asile fondées de celles qui ne le sont pas. Oui, certains utilisent le parcours de l’asile comme stratégie d’immigration. Non, ce n’est pas la majorité. Mais il faut l’aborder intelligemment.
Et je reviens à nos deux collègues. Elles sont la preuve vivante que, lorsque les bonnes personnes reçoivent le minimum nécessaire pour se stabiliser et qu’on leur ouvre ensuite la porte du marché du travail, elles s’épanouissent, elles contribuent, elles enrichissent nos organisations et nos communautés. Elles font rayonner Espace Carrière chaque jour. Elles ont transformé leur parcours difficile en force professionnelle.
Le problème, ce n’est pas que les demandeurs d’asile ne veulent pas travailler.
Le problème, c’est qu’on leur demande de le faire les mains attachées.
Et sur le terrain, ça, on le voit tous les jours.
Valérie Millette
Conseillère en développement professionnelle et chargée de projets en immigration, appuyée par le conseil d’administration d’Espace carrière
[1] Partenaire de son milieu, Espace carrière propulse les individus vers l’atteinte de leurs objectifs de formation, d’éducation, d’emploi et d’entrepreneuriat visant leur intégration harmonieuse et durable.












